Maraude citoyenne – « Tu n’as rien, mais tu n’es pas rien » [Montpellier]

Maraude citoyenne – « Tu n’as rien, mais tu n’es pas rien » [Montpellier]

Il vient un temps où protester ne suffit plus ;
Après la philosophie, il faut l’action

Face à l’indifférence croissante de notre société et face à un monde qui se dit désillusionné, nous avons décidé d’agir. La citoyenneté, c’est avant tout veiller les uns sur les autre, car nous appartenons toutes et tous à la même communauté.

Ensemble, en tant que citoyens, les membres de Jeunesse S’engage vont à la rencontre des plus démunis, dans les rues du centre ville. Deux maraudes ont été faites cette semaine, mercredi et jeudi.

En proposant une boisson chaude, de la nourriture, des vêtements, mais aussi des adresses utiles et de la chaleur humaine ; en renouant la chaîne de la solidarité entre humains, modestement, nous voulons éveiller les consciences, et agir concrètement en aidant du mieux possible.

L’objectif premier est de venir en aide concrètement. Nous apportons café, thé, soupe chaude, sandwichs, pizzas : l’idée, c’est que chacune et chacun apporte un petit quelque chose, participe à la hauteur de ses moyens, ou quelque chose qu’il aura fait lui-même. Mais nous distribuons aussi des produits d’hygiène, des vêtements, des cartes avec des lieux utiles. Nous essayons surtout d’écouter, de parler, de rire : nous appelons ça la solidarité effective. Chacun apporte un peu de ce qu’il a et de ce qu’il est, et nous ne demandons à personne de financer notre actions.

Le second objectif, lié intimement au premier, est de consigner ce que nous faisons et les gens que nous aidons – très modestement : ainsi, nous réfléchissons, au sein de L’École des Savoirs, au pourquoi du regain énorme de la pauvreté extrême en France ; et nous y apportons des propositions globales. Le but est également de créer et de mettre en place des processus permettant à des personnes, rencontrées dans nos rues, d’en sortir.


Car la citoyenneté, c’est avant tout veiller sur les autres, nous agissons de façon régulière chaque semaine, non pas par l’assistanat, mais par l’entraide et la solidarité.

Témoignages de maraudeur

Tu n’as rien, mais tu n’es pas rien

Ce genre de phrase est un électrochoc. Sans tomber dans le mélodrame, il faut bien le dire : certaines phrases, prononcées à certains moments, par certaines personnes, étouffent…

C’est que le mal me guette actuellement. Ce mal, c’est une force invisible, quasi invincible : c’est la force de l’habitude. A force de marauder, à force de voir la misère, à force de voir la détresse, on s’y habitue. D’aucuns diront qu’on y prend goût. S’il y a bien un sentiment profond en nous, qui nous vient du fond des âges, c’est celui de l’utilité. On veut profondément se sentir utile, plus qu’être utile même. On veut que l’on ait besoin de nous. C’est la dépendance. C’est l’addiction. Et c’est vrai qu’avec les maraudes, le risque survient de se penser plus utile qu’on ne l’est, certes, et surtout, surtout, surtout, de ne pas penser et construire le monde que nous voulons, de rester la tête dans le guidon. Car c’est ça le fond de l’affaire : nous avons la responsabilité de faire notre monde.

Le constat

Montpellier, ce n’est pas Calcutta, certes. Mais tout étant relatif, ça revient vite au même. Entre 2001 et 2012, il y a eu une augmentation de 50% du nombre de sans-domicile fixe en France. Des élévations sociales acquises de haute lutte sont balayées. La misère qui grandit et le nombre de personnes qu’elle tient assujetties sont une conséquence, pas une cause. Si nous nous trouvions au sortir d’une grande et terrible guerre, la patrie exsangue, la population meurtrie, les bâtiments détruits, cela se comprendrait. Cela se justifierait. C’est-à-dire que si nous n’avions pas physiquement les moyens d’aider tout le monde, si nous n’avions pas économiquement les moyens d’aider tout le monde, si nous n’avions pas techniquement les moyens d’aider tout le monde, cela se comprendrait. Cela se justifierait.

Mais la situation aujourd’hui est toute autre, et je ne vais pas m’étendre sur ce que nous savons déjà : en parallèle de cette misère qui augmente, il y a la richesse qui augmente, mais concentrée dans peu de mains. La situation est véritablement toute autre : un choix délibéré est fait de maintenir les distances, de les agrandir. Un choix est fait de produire ET de consommer des produits fabriqués dans des conditions dévastatrices pour l’Homme et la planète. Il y a une idéologie, derrière tout cela, qui est hautement destructrice : elle nie la nature même de l’Homme, sa grandeur, le réduisant à un rôle d’automate sans âme dans une société sans but (sauf devenir riche, qui est plus un moyen qu’un but…). Cette idéologie s’instille au plus profond des discours et des pensées : c’est l’idéologie inqualifiable, parce que trop nouvelle, donc incomparable. Elle n’est pas seulement amour aveugle de l’argent — qui a toujours existé — ni volonté de puissance seulement, elle est nouvelle, et certainement, elle indique un changement dans l’Histoire. Et face à ce nouveau phénomène, les manières de penser de jadis ne servent de rien. Face à cette nouvelle donnée, ce qui serait pure folie, ce serait de perpétuellement refaire toujours les mêmes choses, en espérant un résultat différent. Certes, rien de ce qui a de la valeur dans ce monde ne s’obtient sans mérite ni obstination. Mais le discernement doit servir à considérer l’erreur commise par la génération précédente, qui a été d’attendre le salut civique d’autres personnes que d’elles-mêmes, tout en se plaignant continuellement, sans faire les bons choix électoraux. Ça fait beaucoup, c’est vrai, et peut-être ne ferons-nous pas mieux. Mais au moins, nous partons l’âme forte : n’ayant rien à prouver, nous n’avons à nous repentir de rien. Nous sommes fiers des êtres que nous sommes, et nous croyons en nous.

Recommencer, ça n’est pas refaire

La maraude, c’est un pansement. La société saigne, et nous sommes là, modestement, pour tenter de désinfecter, de panser, de soigner. Mais la société n’ira pas réellement mieux si le nombre de maraudeurs augmente. Car les maraudeuses et les maraudeurs ne réduisent pas le problème. Car le problème est plus profond. La misère est une conséquence des errements de notre société actuelle. Il y a toujours eu, sauf peut-être dans les régimes totalitaires — qui la faisait disparaître en même temps que les êtes qui en étaient victimes —, une pauvreté résiduelle ; il serait illusoire de penser la réduire à néant. Nous rencontrons chaque semaine des personnes qui veulent vivre comme elles vivent. Du moins, il y en a peu, mais il y en a. Lectrice ou lecteur, ta logique te fera te questionner : « Mais alors, pourquoi continuer à marauder ? Ça sert à quoi ? » Hé bien, ça sert à rester les pieds plantés dans le réel. La tête dans les étoiles, on a vite fait de construire un système théorique parfait, qui, bien-sûr, est inapplicable, car à peine établit, le voilà désuet, faute d’avoir pu caractériser le fait que le monde est purement évolutif. Un système est une photo, un instantané : la vie est mouvement. L’illusion de certains grands esprits est de croire possible l’enferment de l’existence dans des cases répondant à une froide logique. L’Homme est fait de chair, de sang et d’âme, et l’existence est faite de matière, de mouvement et d’esprit. Partir des réalités, voilà la voie.

Et cela nous conduit à tenir ce raisonnement : il ne faut pas vouloir établir un système parfait à l’avance, c’est un écueil évitable. Il ne faut pas non plus penser que l’on verra venir un monde plus conforme à nos aspirations seulement en l’appelant de nos vœux. C’est l’erreur de la génération précédente, que de penser qu’il suffit de se plaindre, de gesticuler et de faire des manifestations pour changer les choses. Nous avons compris que cette façon de voir doit cesser. Pourquoi ? Car elle dorlote trop les esprits, en disant que finalement, la part du contrat a été remplie : on s’est plaint, c’est tous des salauds, mais nous, au moins, on s’est bougé. C’est certainement noble d’agir, mais « ce n’est pas tout d’avoir des qualités, il en faut aussi l’économie ». Alors, les pieds dans le réel, il faut avoir le regard qui porte au loin. Ce regard, c’est une vision. Une vision de la société que l’on veut pour demain. Naturellement, nous voulons une société de femmes et d’hommes libres. Mais égaux. Nous voulons une société de femmes et d’hommes entreprenants. Mais redistribuant équitablement les richesses. Nous voulons une société de femmes et d’hommes capables de prendre des risques. Mais responsables, dans le succès comme dans l’abîme. Cette société, bien plus complexe dans nos raisonnements et dans nos cœurs que dans ce billet d’humeur, voilà la vision.

Tout part d’un constat, comme bien souvent : le monde tel qu’il est ne nous convient pas. Ce n’est pas tant que nous visons l’éternité parfaite dans notre seule existence, non. C’est que fort de nos expériences communes, toujours un œil dans les livres d’Histoire, nous considérons que nous pouvons — plutôt que nous devons — faire mieux. Pour faire mieux, on se dit rapidement qu’il faut être nombreux, car seul, quand bien même on serait une âme triomphante, c’est impossible. Alors on se met en route, la tête pleine de feu, et le cœur plein d’idées — ou l’inverse. Et même si l’association s’appelle Jeunesse S’engage, rapidement, le dicton « si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » nous frappe durement, car il est assez juste. Mais quelle grande avancée dans l’humanité fût faite sans une folle espérance, sans une volonté de faire mieux, sans une force de dépassement ? Tirer parti des grandeurs et des décadences passées, être conscient de nos forces et de nos faiblesses, vouloir plus et mieux, être digne, ne pas accepter le monde tel qu’il est, et vouloir vraiment le changer. Voilà des moyens.

La différence, avec d’autres organisations, c’est que Jeunesse S’engage ne souhaite pas rester au constat : constat que tout le monde fait, depuis 40 ans, rien ne va plus, tous des pourris, c’est la faute au système, c’est un complot… On a compris. Merci.

A ce moment-là, quand on dit : « Qui veut du changement ? », tout le monde crie en chœur « Moi, moi, moi ! ». Quand on dit : « Qui veut (faire) changer ? », plus personne. Un peu comme l’écrivait le philosophe désillusionné : « J’attendais des échos, et je n’ai rencontré que des éloges ». S’arrêter au constat, rien de pire. Si tant est que ce soit un constat. Il faut aller plus loin que ça. Je dis ça, non pas orgueil, mais par principe : le monde que nous appelons de nos vœux n’arrivera pas si nous ne le faisons pas advenir. Car nous savons ce que nous voulons, et nous savons ce que nous ne voulons pas.

Ce que nous ne voulons pas ? La privatisation de la solidarité. Le fait d’inscrire la solidarité dans le droit, c’est grand. Payer l’impôt, c’est payer le tribut nécessaire pour vivre dans une société civilisée. La multiplicité des ONG et autres associations (à visée humanitaire, souvent au fond confessionnel ou partisan plus ou moins caché, c’est-à-dire œuvrant pour une « chapelle », pour une communauté, et non pour la Nation, c’est-à-dire pour tout le monde) remplaçant les défaillances de l’Etat, c’est n’est pas normal, et ce n’est pas acceptable. Nous ne souhaitons pas nous habituer à cela. Le danger qui guette la plus noble des ONG caritatives, c’est de vouloir se survivre à soi-même : les plus beaux préceptes ne survivent pas à cette réalité, qui est qu’un être ou qu’une structure veut durer. Alors, quand il y a création d’emploi dans une ONG qui prétend lutter contre la pauvreté, qui engrange des subventions faramineuses privées ou publiques d’ailleurs, ce qui la contraint dans ses dénonciations… Quel intérêt aura cette ONG à mettre fin à l’objet même de sa création ? Si elle engage des salariés, seront-ils heureux d’être licenciés ? Il ne faut pas nier l’humanité dans l’Homme, ce n’est pas parce qu’on fait partie d’une association ou d’une ONG qu’on est un ange vertueux ou un inflexible Caton. Ne soyons pas, nous non-plus, sages à l’excès ou empathiques outre mesure : pourquoi nous rendrions-nous aveugles à si peu de frais ?

Une nouvelle solidarité se met en place, gentiment, doucement, avec le consentement des autorités, qui trahissent leur raison d’être — l’Etat a des obligations légales et morales à trouver des solutions, pas à déléguer —, une solidarité à plusieurs vitesses, communautarisée, et dangereuse au final, car fonction des personnes visées, et non universaliste. Les moyens de cette nouvelle solidarité sont bien connus : ils utilisent des artifices dangereux, car ils font des différences entre les individus, en fonction de leur appartenance politique ou religieuse. Les moyens comptent autant que la fin. Nous ne sommes pas les Etats-Unis d’Amérique, nous ne voulons pas du charity business ; nous sommes la France, nous voulons de la justice sociale et de la solidarité inconditionnelle, pour toute le monde.

Qu’on le veuille ou non, lorsque dans un pays, l’Etat ne remplit plus ses fonctions, alors on a une société qui court le risque d’écraser ses plus faibles, de ne pas valoriser ni reconnaître à temps ses meilleures éléments, et de se condamner à moyen terme. Pour ceux qui veulent « moins d’Etat », voyez la Libye, voyez l’Irak, voyez l’Egypte.

On me dira : « oui mais un Etat fort, c’est dangereux, ça prend des libertés sans les redonner, ça exécute sommairement les opposants, etc ». Je répondrais oui, c’est juste, mais c’est confondre des notions. Car nous appelons à un Etat fort, mais par n’importe quel Etat : un Etat républicain. Démocratique, oui, si tant est que ce mot veuille dire quelque chose véritablement reconnu par toutes et tous, surtout depuis que tous les démocrates libéraux, passant par-là, ont vidé de son sens ce mot prodigieux, mot puissant comme Socrate, devenu sournois comme Alcibiade. Mais surtout républicain, c’est-à-dire avec une place commune, dans laquelle on discute du bien commun, ensemble, en tant qu’individus, pour notre collectif, et non pas en tant que groupes s’affrontant pour conquérir le pouvoir. Une place dans laquelle nous triomphons du présent, en étant hautement fier de nos œuvres et de nos actes. Une place dans laquelle on sait pertinemment que le monde et la vie sont durs, donc on pense et agit en conséquence, en étant rigoureux et réalistes, prêts, s’il le fallait — et il le faudra — à défendre nos valeurs et nos principes.

Au destin

Nous faisons ce que nous faisons parce que nous croyons en notre destin commun. Ce destin, il n’est pas totalement écrit d’avance : il sera ce que nous en ferons, et ce que nous en faisons déjà aujourd’hui. Nous faisons le choix de la responsabilité, dans les tourments à venir.

Non, mon ami, tu n’es pas rien, tu fais partie de notre communauté de femmes et d’hommes dignes, capables et forts. Loin des mots et des formules, nous arriverons à faire advenir cette société humaine qui jaugera la valeur d’un être par ce qu’il est, non par ce qu’il a. Nous y arriverons, même si le chaos sera passé entre temps.

« Notre malheur est grand, il est au plus haut point :
Je l’envisage entier, mais je n’en frémis point »

Thierry

Comme chaque semaine, de façon citoyenne, avec nos propres moyens, nous sommes allés dans des squats que nous avons l’habitude de visiter, dans lesquels nos concitoyens survivent, et nous avons également parcouru les rues du centre ville. Nous avons pu distribuer des dons de vêtements faits par de généreux donateurs : chaussettes, couvertures chaudes, parkas, pulls.
Nous avons distribué des sandwichs, de la salade de riz, des gâteaux, du café, de la bonne soupe chaude, et nous avons bien ri, tous ensemble.
Nous avons distribué un certain nombre d’informations utiles, concernant la ville de Montpellier, certaines structures d’hébergement d’urgence.

Résolument, semaine après semaine nous agissons, car nous disons qu’« après la philosophie, il faut l’Action »

Pour aller plus loin :

En savoir plus

Personnes à contacter
Responsables Maraude citoyenne
Marie et Maxime – maraude.jeunessesengage@gmail.com

La maraude citoyenne

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La maraude citoyenne en photo

 

 

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